Serge Portelli

Décalage entre perception et réalité
Serge Portelli nous propose une réflexion fondée sur son expérience quotidienne de praticien. La réalité de nos institutions (école, hôpital, entreprises, justice) est mal connue. Il existe un décalage très important entre la façon de penser la justice, les principes (liberté, égalité, fraternité) et la réalité au quotidien, qui est dure, injuste. Les juges sont accusés d'être laxistes, alors même que les prisons sont surpeuplées. Les institutions sont closes, cloisonnées. Il est par exemple très difficile, même pour un juge (qui pourtant met des gens en prison) de visiter un établissement pénitentiaire. La justice est lointaine, archaïque, inconnue du grand public. D’où l’intérêt d’assister aux audiences publiques. Le regard du public est par ailleurs important : le juge juge différemment s’il y a du public dans la salle.
La doctrine sécuritaire
Le grand danger actuel est le sécuritarisme, le fameux principe de précaution. Si ce dernier se justifie en matière d'environnement, il est plus dangereux concernant l'humain car il met en péril la démocratie. Au nom de la sécurité absolue, on cherche à prévenir tous les dangers, à gérer tous les risques : repérer au plus vite les futurs "déviants", contrôler et ficher tous les suspects, enfermer systématiquement et le plus longtemps possible les "hommes dangereux". Ce discours sécuritaire est destiné à rassurer les gens, même si l’on sait pertinemment que cela ne fonctionne pas.
Ce discours est aussi "vendeur" : la campagne présidentielle met régulièrement au premier rang des débats la sécurité, le rôle de la justice et la police. Les victimes sont instrumentalisées pour susciter la peur. Il faut redonner à la violence la place qu’elle mérite. La délinquance est souvent traitée de façon simplifiée alors qu’il s’agit d’une réalité infiniment complexe. Il faut tenir un discours fort face à ça. C'est difficile, car tout le monde aspire à la sécurité, personne ne souhaite se faire voler, violer, tuer. Pour le juge aussi, il est plus facile et rapide d’appliquer une peine plancher que d’essayer de savoir qui il a face à lui, de comprendre. L'approche que l'on a de la question dépend de l'idée que l'on se fait de l'homme: est-il fondamentalement mauvais ou peut-il être sauvé. Pour Serge Portelli, sa foi en l'homme est la base de son travail de juge. La facilité consisterait à baisser les bras, à laisser faire et à construire plus de prisons. Or la démocratie est fondée sur la foi en l'homme.
Les victimes
Là encore, la perception générale est différente de la réalité vécue par les juges. Les agressions sont plus fréquentes qu’on ne l’imagine, beaucoup de personnes ne portent pas plainte. Les pires violences ont lieu chez soi, au sein de la famille. L’impression de plus grand danger dans la rue est donc fausse. Le traumatisme de la peur est par ailleurs vécu différemment selon les personnes. La peur est normale, mais doit-elle commander notre façon de vivre, de voir la société ? Le discours sécuritaire n’est pas bon non plus pour les victimes, il les isole, les cantonne dans leur souffrance, attise la peur. Il faut au contraire sortir de cette peur. Mettre les victimes sur le devant de la scène donne l’illusion qu’on s’occupe d’elles, ce qui est faux. Celles-ci sont juste maintenues dans leur statut de victime alors que le mieux pour elles serait d’oublier le plus rapidement possible. La peur empêche aussi les gens d’intervenir lorsqu’ils sont témoins d’actes de violence. Un tel discours est difficile à croire et à entendre, car on nous rabâche le contraire à longueur de journée. Mais la réalité n’est pas celle qu’on croit, la violence n’est pas où on le croit.
Des solutions ?
Nous connaissons actuellement le degré zéro de la démocratie. Mais restons positifs, cela ne peut qu'aller mieux. Ainsi le débat sur la peine de mort n’est pas enterré. Et la condamnation à perpétuité et une condamnation à mort sociale, une mort à petit feu. La durée de l’emprisonnement ne change pas les gens. S’il peut y avoir changement, c’est par une action positive, une aide. Il faut choisir : soit on essaye d’améliorer un homme, soit on l’élimine (condamnation à mort ou à perpétuité, rétention de sûreté). Or rien n’est fait pour aider les anciens détenus à se réinsérer. L’argent va à la construction de prisons et non aux éducateurs, psychologues, structures de réinsertions.
Ce qui coûte le plus à la société aujourd’hui, c’est la criminalité économique et financière. L’impunité, le manque d’égalité est le pire qui puisse arriver à la démocratie. Or il existe un déficit d’enquête et de recherche pour ce type d’affaires. Le souci primordial des gouvernements ces dernières années a été de dépénaliser les infractions financières et économiques, comme en témoigne la volonté de ramener le délai de prescription à 30 ans alors que ces affaires sont généralement complexes et longues à découvrir et à démêler. Il existe en France des inégalités effarantes : deux types de police, deux types de justice, selon qu’on est riche ou pauvre.
L’un des grands chantiers à mener serait de remettre le code pénal à l’envers. Aujourd’hui, la prison est la règle et les autres peines (travaux d’intérêt général, sursis avec mise à l’épreuve…) des alternatives. Or tous les rapports de spécialistes le disent : il y a en prison trop de gens qui n’ont rien à y faire. L’immense majorité des peines de prisons prononcées sont inférieures à six mois. Elles pourraient être remplacées par des peines alternatives, intelligentes. A condition toutefois que la société le veuille. Cela nécessite un engagement de la société civile (maires, départements, associations) pour créer des emplois correspondants et s’occuper de ces personnes.
Conclusion de Serge Portelli : Il est encore temps de résister à la peur et à la démagogie. Il est encore temps de revenir à l'homme, de redonner du temps à la justice pour remplir le rôle qui doit être le sien dans une démocratie. Juger, ce métier improbable, devient alors possible et même indispensable, pour que les droits de l'Homme deviennent une réalité et les libertés une exigence.

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