J'ai mal à l'hôpital : qu'est-ce qui s'est dit ?
Par Philippe le dimanche 12 octobre 2008, 11:35 - Saison 2008-2009 - Lien permanent
Nous avons tenu le premier café de l'année dans les nouveaux murs de
l'Orange Bleue, pas bien loin de l'Orangerie. Convivial et bien organisé, ce
nouveau lieu nous a séduit. Le débat ne pouvait être que de bonne
qualité...
Thierry de ATTAC a animé la soirée, en compagnie de Guillaume Mathieux (hôpital
Henri Mondor de Créteil) et Maxime Defief (hôpital René Muret de Sevran). Tous
deux ont convenu que la réforme actuelle de l'hôpital en France remonte à 1995,
que M. Juppé a ensuite contribué à l'appliquer et que les textes qui vont être
débattus dans les jours à venir par les députés ne sont pas nouveaux mais
s'inscrivent bien dans une politique de long terme qui vise à faire entrer la
santé dans une logique commerciale de profit.
70% du budget des hôpitaux sont consacrés aux salaires. Le domaine de la santé
étant déficitaire, il est facile de l'organiser selon les règles qui prévalent
dans l'entreprise : trop de salariés, pas assez de profit. La tendance est
donc au rapprochement entre hôpitaux. Dans notre région, c'est Montmorency qui
rejoint Eaubonne par exemple. Il semble que la population ne prend pas vraiment
la mesure de ce que cela implique. Quelques exemples de résistance existent
pourtant, à Carhaix entre autre, où 10.000 manifestants ont protesté dans une
ville de 8.000 habitants.
Mais cette nouvelle organisation s'est soldée en 20 ans par la fermeture de
100.000 lits. La gériatrie est un domaine particulièrement malmené : les
unités de soins palliatifs rapportent beaucoup d'argent, mais on n'hésite pas à
déplacer un patient vers une autre unité s'il vit trop longtemps...
Cette logique financière s'applique bien sûr à tous et y compris ceux qui ne
peuvent pas payer. Sans moyens, de nombreux malades ne peuvent accéder aux
urgences et aux médecins. Les personnes ne disposant pas de mutuelle sont donc
laissées de côté. La santé et bel et bien devenue une marchandise.
Les questions qui se posent sont simples : est-il utile de garder deux
blocs opératoires ouverts la nuit à Argenteuil et à Montmorency ?
Qu'économise-t-on en en fermant un ? Ce genre de questions, et surtout les
réponses qu'elles entraînent vont amener 20.000 suppressions de postes en 2009.
50% des maternités ont déjà fermé en France ces dernières années selon une
logique ne reposant plus sur la qualité des soins mais sur la maîtrise de la
masse salariale.
Il existe encore des hôpitaux qui fonctionnent avec trois équipes, mais de
moins en moins. On demande au personnel d'être présent plus longtemps, on ne
reconnaît plus la qualité du travail effectué, on manque de temps pour
accomplir un travail où l'humain joue un rôle essentiel. Actuellement, il y a
en moyenne deux aides soignantes pour 50 patients. En pourrissant la situation,
on prépare la population à accepter une privatisation de la santé selon le
vieil adage : qui veut tuer son chien l'accuse d'avoir la rage.
A l'issue de cet exposé édifiant s'instaure un débat avec le public.
Une première question porte sur le déplacement des actes du public au privé.
Comment cela va-t-il se faire ?
Cela ne va pas se faire, répond un des intervenants, c'est déjà fait ! 80%
de la chirurgie est privée, y compris au sein des hôpitaux publics. On utilise
les structures publiques pour faire travailler des chirurgiens qui pratiquent
des dépassements d'honoraires de façon systématique.
Quid des médecins de ville et de leurs honoraires ? Les gens vont-ils aux
urgences parce qu'ils n'ont pas les moyens de payer un médecin en ville ?
Les tarifs conventionnés bénéficient de la garantie de la Sécu. 22 euros pour
une consultation chez un généraliste et 30 euros pour un spécialiste, c'est la
base. Mais beaucoup de médecins ne sont plus conventionnés et pratiquent des
honoraires libres. Les kinés par exemple, sont de moins en moins conventionnés.
On pourrait penser qu'à l'hôpital on développe des services de kiné pour les
patients qui n'ont pas les moyens de se payer une mutuelle. C'est l'inverse qui
a lieu, on préfère encourager les kinés à exercer en ville. Il ne s'agit pas de
stigmatiser les kinés, car on assiste au même phénomène dans tous les
domaines : médecins, infirmières, toutes les professions de la santé
fuient l'hôpital public. Cela a des conséquences catastrophiques puisque
maintenant, seules les urgences sont devenues le dernier refuge des miséreux
qui n'ont plus accès aux services de soins traditionnels.
Quelqu'un remarque que la fusion Eaubonne-Montmorency date de 1998, et que rien
n'y a fait, ni les mobilisations, ni les manifestations. Toutes les activités
de Montmorency sont transférées à Eaubonne. Il était prévu des travaux à
Montmorency mais le sous-sol n'est pas stable. Les travaux ont donc été arrêtés
mais pas le paiement de l'entrepreneur qui a reçu 300.000 euros chaque mois.
2.500 accouchements étaient pratiqués par an à Montmorency, on continue
d'ailleurs d'y accoucher en ce moment. Mais le transfert de ce service à
Eaubonne reste quand même d'actualité. On sait qu'à terme Montmorency sera
fermé. Au Conseil d'Administration les débats sont rudes. Le transfert de la
maternité est passé par 9 voix contre 6 et 3 abstentions... A plus long terme,
Eaubonne sera en concurrence avec Argenteuil. Qui mangera l'autre ?
Une question se pose à propos des conséquences psychologiques de ces nouvelles
façons de travailler. Les encadrants en gériatrie ont de plus en plus recours
aux couches pour régler le problème de l'incontinence des personnes âgées.
Quelqu'un qui demande à aller aux toilettes et qui ne peut y aller seul se
retrouve avec une couche. Sa dignité est bafouée, et le personnel n'y peut
rien, compte tenu qu'il est en sous-effectif.
La réponse est claire : sur les couches, il y a un indice de saturation.
Tu n'as pas assez fait pipi, tu gardes ta couche ! La logique exigée à
l'hôpital amène le personnel à assurer des actes techniques exclusivement. On
laisse de côté la dignité et on laisse le patient dans sa dépendance à autrui.
Tout au plus peut-on demander aux familles de pallier les manques du
personnel... puisqu'on ne peut même plus aider un malade atteint de Parkinson à
manger. On lui confie deux cuillères pour manger sa soupe.
Quelqu'un s'interroge sur la remarque d'un médecin qui déplore qu'on en arrive
à privilégier une amputation au détriment d'une politique de prévention du
diabète.
La seule réponse qui s'impose : ne tombez pas malade ! Il n'y a plus
de politique de prévention, ni dans les écoles ni au niveau de la médecine du
travail. Ce n'est pas rentable.
On demande à nos intervenants ce qu'il en est de la médecine psychiatrique. On
y ferme des lits, on renvoie les patients chez eux (quand ils en ont un !) avec
des pathologies graves.
Il y a 25-30 ans, on donnait beaucoup de médicaments aux malades, puis on a
pris conscience que de vrais soins s'imposaient. On a donc développé une
psychiatrie de relation au malade, avec un taux de réussite satisfaisant. La
politique actuelle nous renvoie 30 ans en arrière, car faute de personnel, on
résoud les problèmes à coup de psychotropes.
De plus, note quelqu'un, les bénéficiaires de la CMU sont souvent refoulés dans
les hôpitaux et dans les pharmacies. De nombreux dentistes et orthophonistes
refusent de prendre en charge les catégories défavorisées de la population. Les
malades accumulent les pathologies alors que la loi est claire là dessus.
Pour conclure, Thierry attire notre attention sur le fait que la France n'est
pas un cas isolé et que c'est toute l'Europe qui est touchée par des réformes
radicales, comme en Allemagne ou en Belgique.
Nous publierons ici très prochainement les informations sur les mouvements en
place pour lutter contre cet état de fait.
Pour en savoir plus :
Collectif national contre les
franchises médicales
La Coordination Nationale des
Comités de Défense des Hôpitaux et Maternités de Proximité
Convergence Nationale des Collectifs de Défense
et de Développement des Services publics