Nous avons tenu le premier café de l'année dans les nouveaux murs de l'Orange Bleue, pas bien loin de l'Orangerie. Convivial et bien organisé, ce nouveau lieu nous a séduit. Le débat ne pouvait être que de bonne qualité...
Thierry de ATTAC a animé la soirée, en compagnie de Guillaume Mathieux (hôpital Henri Mondor de Créteil) et Maxime Defief (hôpital René Muret de Sevran). Tous deux ont convenu que la réforme actuelle de l'hôpital en France remonte à 1995, que M. Juppé a ensuite contribué à l'appliquer et que les textes qui vont être débattus dans les jours à venir par les députés ne sont pas nouveaux mais s'inscrivent bien dans une politique de long terme qui vise à faire entrer la santé dans une logique commerciale de profit.
70% du budget des hôpitaux sont consacrés aux salaires. Le domaine de la santé étant déficitaire, il est facile de l'organiser selon les règles qui prévalent dans l'entreprise : trop de salariés, pas assez de profit. La tendance est donc au rapprochement entre hôpitaux. Dans notre région, c'est Montmorency qui rejoint Eaubonne par exemple. Il semble que la population ne prend pas vraiment la mesure de ce que cela implique. Quelques exemples de résistance existent pourtant, à Carhaix entre autre, où 10.000 manifestants ont protesté dans une ville de 8.000 habitants.
Mais cette nouvelle organisation s'est soldée en 20 ans par la fermeture de 100.000 lits. La gériatrie est un domaine particulièrement malmené : les unités de soins palliatifs rapportent beaucoup d'argent, mais on n'hésite pas à déplacer un patient vers une autre unité s'il vit trop longtemps...
Cette logique financière s'applique bien sûr à tous et y compris ceux qui ne peuvent pas payer. Sans moyens, de nombreux malades ne peuvent accéder aux urgences et aux médecins. Les personnes ne disposant pas de mutuelle sont donc laissées de côté. La santé et bel et bien devenue une marchandise.
Les questions qui se posent sont simples : est-il utile de garder deux blocs opératoires ouverts la nuit à Argenteuil et à Montmorency ? Qu'économise-t-on en en fermant un ? Ce genre de questions, et surtout les réponses qu'elles entraînent vont amener 20.000 suppressions de postes en 2009. 50% des maternités ont déjà fermé en France ces dernières années selon une logique ne reposant plus sur la qualité des soins mais sur la maîtrise de la masse salariale.
Il existe encore des hôpitaux qui fonctionnent avec trois équipes, mais de moins en moins. On demande au personnel d'être présent plus longtemps, on ne reconnaît plus la qualité du travail effectué, on manque de temps pour accomplir un travail où l'humain joue un rôle essentiel. Actuellement, il y a en moyenne deux aides soignantes pour 50 patients. En pourrissant la situation, on prépare la population à accepter une privatisation de la santé selon le vieil adage : qui veut tuer son chien l'accuse d'avoir la rage.
A l'issue de cet exposé édifiant s'instaure un débat avec le public.
Une première question porte sur le déplacement des actes du public au privé. Comment cela va-t-il se faire ?
Cela ne va pas se faire, répond un des intervenants, c'est déjà fait ! 80% de la chirurgie est privée, y compris au sein des hôpitaux publics. On utilise les structures publiques pour faire travailler des chirurgiens qui pratiquent des dépassements d'honoraires de façon systématique.
Quid des médecins de ville et de leurs honoraires ? Les gens vont-ils aux urgences parce qu'ils n'ont pas les moyens de payer un médecin en ville ?
Les tarifs conventionnés bénéficient de la garantie de la Sécu. 22 euros pour une consultation chez un généraliste et 30 euros pour un spécialiste, c'est la base. Mais beaucoup de médecins ne sont plus conventionnés et pratiquent des honoraires libres. Les kinés par exemple, sont de moins en moins conventionnés. On pourrait penser qu'à l'hôpital on développe des services de kiné pour les patients qui n'ont pas les moyens de se payer une mutuelle. C'est l'inverse qui a lieu, on préfère encourager les kinés à exercer en ville. Il ne s'agit pas de stigmatiser les kinés, car on assiste au même phénomène dans tous les domaines : médecins, infirmières, toutes les professions de la santé fuient l'hôpital public. Cela a des conséquences catastrophiques puisque maintenant, seules les urgences sont devenues le dernier refuge des miséreux qui n'ont plus accès aux services de soins traditionnels.
Quelqu'un remarque que la fusion Eaubonne-Montmorency date de 1998, et que rien n'y a fait, ni les mobilisations, ni les manifestations. Toutes les activités de Montmorency sont transférées à Eaubonne. Il était prévu des travaux à Montmorency mais le sous-sol n'est pas stable. Les travaux ont donc été arrêtés mais pas le paiement de l'entrepreneur qui a reçu 300.000 euros chaque mois. 2.500 accouchements étaient pratiqués par an à Montmorency, on continue d'ailleurs d'y accoucher en ce moment. Mais le transfert de ce service à Eaubonne reste quand même d'actualité. On sait qu'à terme Montmorency sera fermé. Au Conseil d'Administration les débats sont rudes. Le transfert de la maternité est passé par 9 voix contre 6 et 3 abstentions... A plus long terme, Eaubonne sera en concurrence avec Argenteuil. Qui mangera l'autre ?
Une question se pose à propos des conséquences psychologiques de ces nouvelles façons de travailler. Les encadrants en gériatrie ont de plus en plus recours aux couches pour régler le problème de l'incontinence des personnes âgées. Quelqu'un qui demande à aller aux toilettes et qui ne peut y aller seul se retrouve avec une couche. Sa dignité est bafouée, et le personnel n'y peut rien, compte tenu qu'il est en sous-effectif.
La réponse est claire : sur les couches, il y a un indice de saturation. Tu n'as pas assez fait pipi, tu gardes ta couche ! La logique exigée à l'hôpital amène le personnel à assurer des actes techniques exclusivement. On laisse de côté la dignité et on laisse le patient dans sa dépendance à autrui. Tout au plus peut-on demander aux familles de pallier les manques du personnel... puisqu'on ne peut même plus aider un malade atteint de Parkinson à manger. On lui confie deux cuillères pour manger sa soupe.
Quelqu'un s'interroge sur la remarque d'un médecin qui déplore qu'on en arrive à privilégier une amputation au détriment d'une politique de prévention du diabète.
La seule réponse qui s'impose : ne tombez pas malade ! Il n'y a plus de politique de prévention, ni dans les écoles ni au niveau de la médecine du travail. Ce n'est pas rentable.
On demande à nos intervenants ce qu'il en est de la médecine psychiatrique. On y ferme des lits, on renvoie les patients chez eux (quand ils en ont un !) avec des pathologies graves.
Il y a 25-30 ans, on donnait beaucoup de médicaments aux malades, puis on a pris conscience que de vrais soins s'imposaient. On a donc développé une psychiatrie de relation au malade, avec un taux de réussite satisfaisant. La politique actuelle nous renvoie 30 ans en arrière, car faute de personnel, on résoud les problèmes à coup de psychotropes.
De plus, note quelqu'un, les bénéficiaires de la CMU sont souvent refoulés dans les hôpitaux et dans les pharmacies. De nombreux dentistes et orthophonistes refusent de prendre en charge les catégories défavorisées de la population. Les malades accumulent les pathologies alors que la loi est claire là dessus.
Pour conclure, Thierry attire notre attention sur le fait que la France n'est pas un cas isolé et que c'est toute l'Europe qui est touchée par des réformes radicales, comme en Allemagne ou en Belgique.
Nous publierons ici très prochainement les informations sur les mouvements en place pour lutter contre cet état de fait.

Pour en savoir plus :
Collectif national contre les franchises médicales
La Coordination Nationale des Comités de Défense des Hôpitaux et Maternités de Proximité
Convergence Nationale des Collectifs de Défense et de Développement des Services publics