Sur le web avec Didier Daeninckx
Par Philippe le mardi 19 février 2008, 12:01 - Rencontre autour du polar - Lien permanent
Que dit le réseau des réseaux à propos de l'auteur de Meurtres pour mémoire ?
Sur son site, Didier Daeninckx publie des articles, des polémiques et des extraits d'interviews. On a le sentiment, au premier coup d'oeil, de trouver sur ce site le militant plus que l'auteur, mais à la lecture de ces textes, on se rend compte que l'auteur se nourrit du militant, et vice-versa.
Moi, je suis contre le pouvoir... contre la disparition de la mémoire. C’est pour cela que le roman noir n’est pas seulement la ville. Qu’est-ce que fait un enquêteur sinon comprendre pourquoi la catastrophe est advenue... à partir des traces. C’est toujours un travail sur les traces : celles laissées par l’assassin, par la victime, par les indifférents... C’est toujours une remontée dans les traces. C’est pour ça que le roman policier est fabuleux, d’une modernité incomparable. Dans une époque où le robinet n’arrête pas de couler, où on n’a pas encore eu le temps de réfléchir sur les choses qu’elles sont déjà mortes, où la guerre du Golfe est emportée par la Yougoslavie, la Yougoslavie par le Rwanda, et où on n’a pas le temps de comprendre ce qui arrive et qui est pourtant d’une importance capitale, le travail des traces, le travail de compréhension, de freinage du temps reste uniquement aux romanciers et bien plus tard, dans un deuxième temps, aux historiens, dit-il à Christiane Cadet, en 1996.
Pour enfoncer le clou, il précise en 2000 : Élevé par un grand-père déserteur de la guerre de 14-18, je défendais, dans la cour de récréation, au coeur des années cinquante, le point de vue du mutin sur le grand conflit patriotique. J’étais déjà ultra-minoritaire. J’ai appris plus tard que mon autre grand-père, dirigeant communiste, avait condamné le pacte germano-soviétique, en 1939 et qu’il avait été mis au ban de sa contre-société. Un beau-père exilé italien qui s’engage dans les Brigades Internationales, un grand-oncle résistant fusillé avec aujourd’hui une rue à son nom, une voisine tuée à Charonne par la police du préfet Papon, une mère qui passait clandestinement dans l’Espagne de Franco pour livrer du matériel aux militants communistes, un père qui a consacré quinze ans de sa vie à faire un procès à l’Armée... J’ai de quoi écrire encore pendant un siècle, au désespoir de mes ennemis, en pillant la geste familiale. (et je ne parle pas de l’aïeul déserteur de l’armée belge, amnistié par les Roi des, en 1903...)
Didier Daeninckx intervient aussi régulièrement sur le site amnistia.net, site polémique où on apprend : Au hit-parade, juste derrière "Vous avez l'heure?", la question que l'on m'a le plus souvent posée au cours de ces vingt-cinq dernière années c'est: "Mais comment se fait-il que vous habitiez toujours à Aubervilliers?". Comme s'il était légitime de venir s'encanailler au Zingaro, au Théâtre de la Commune ou à la Maison de la Culture 93, l'espace d'une soirée, mais pas de vivre à leur immédiate proximité... Bernard Lavilliers (ça rime riche avec le nom de mon bled) avait trouvé la réponse avant tout le monde: "On n'est pas d'un pays, mais on est d'une ville".
Plus loin dans le même article : Une autre question encore, qui a tendance à se faire insistante: "Avec votre nom, vous êtes de quelle origine?". Celle-là, avant, gueule de Belge oblige, on ne me la posait jamais, et son apparition illustre bien l'obsession des origines qui a saisi ce pays depuis une bonne décennie. Et qui tend à prouver que personne n'est à l'abri, quand la machine à exclure se met en branle. Désarçonné un temps, j'ai trouvé la parade, façon boulet de canon: "Comme vous, d'origine sexuelle". Je pense en effet que ce n'est pas l'immigration qu'il faut combattre mais la misère sociale, que ce ne sont pas les "populations étrangères" qu'il faut mieux répartir, mais l'argent!
On voit par tous ces extraits que l'écrivain ne fait pas dans le joli ou le décoratif. Lorsqu'il a quelque chose à écrire, ce n'est pas juste une histoire. Il écrit pour dénoncer, pour mettre en avant le scandale. Cela passe par la littérature, mais ce n'était pas un projet. La vie a fait qu'il est aujourd'hui écrivain, mais sa mémoire est dans la rue...