13 décembre 2007 : qu'est-ce qui s'est dit ?
Par Guy le samedi 15 décembre 2007, 15:32 - Saison 2007-2008 - Lien permanent
Cette question a fait son apparition au Café-débat du 13 décembre 2007...
Cette question a fait son apparition au Café-débat du 13 décembre 2007, à l’époque d’un discours sur la raréfaction des ressources, et la question du temps – dont on finit par penser que lui aussi est une ressource qui se raréfie, valait bien de façon paradoxale que nous y consacrions… du temps ! Vous êtes venus nombreux ce 13 décembre, ce qui a priori a confirmé que le sujet méritait selon vous votre temps ! Malgré l’inconfort provoqué par un souci technique indépendant de notre volonté - panne subite de micro -, vous avez été nombreux à réagir et à échanger, suite à la mise en perspective proposée en préambule, dont les grandes lignes sont restituées ci-après.
Merci à tous !
Si l’on peut à titre individuel rétorquer que l’on a le temps ; que l’on a « du » temps – parce que nous le « prenons » ; parce que nous « nous en donnons », etc. –, il semble que la question garde toute sa pertinente, dans la mesure où les différents espaces privés et publics dans lesquels nous évoluons – familiaux, professionnels, médiatiques, etc. nous rappellent régulièrement que la majeure partie des individus qui évoluent au sein de l’espace social semble ne plus avoir le temps.
Une première façon d'évoquer le temps à consisté à présenter brièvement ce que l’on peut appeler « le temps objectif ». Le temps objectif est un temps dont on ne peut dégager une réalité conceptuelle. Il est abstrait et impersonnel et on se le l’imagine volontiers comme une sorte de « fluide » invisible universel, qui s’écoule dans et en dehors de nous, sans fin ni retour. C’est un temps que l’on ne sait traduire qu'en relation avec une mesure technique opérée sur la base d’une réalité spatiale faite de mouvements cycliques de mobiles – soit les astres qui évoluent en relation avec notre environnement terrestre – et de leurs effets observables, différents selon les régions : l’alternance des saisons ; de la nuit et du jour, etc. Il est ainsi le cadre a priori et obligé de notre existence.
Une autre façon d’appréhender le temps, sur laquelle a porté plus largement le propos, a été ensuite introduite par ce premier exemple éclairant : une définition très courte, laquelle disait en tout premier lieu que le temps est « une durée limitée », avec pour illustration l’expression : « bien employer son temps ». Cette définition du Larousse de… 1947 ( !) paraît en effet intéressante à double titre : elle rapporte d’une part le temps à un temps du vivant – soit un temps limité –, et l’expression « bien employer son temps » réduit ensuite ce temps à quelque-chose que l’Homme, être de nature certes – mais aussi et surtout être de culture – doit savoir s’approprier pour son usage. Voilà donc que cette définition nous projette dans le temps des individus de sociétés humaines ! Ce temps dont il s’agit est un temps que l’on a appellé « temps social ». « Temps social », car si « je fais avec » - ou comme nous l’avons vu ensuite, « contre »… - en tant que Sujet, ce temps social, tel qu’il s’organise, n’est pas le mien, « c’est le temps tel qu’il est objectivement pensé par tous les hommes d’une même civilisation », comme l’écrivait le sociologue Emile Durkheim il y a un peu plus d’un siècle, rappelant à cet égard – citons-le encore –, que « ces points de repères indispensables par rapport auxquels toutes choses sont classées temporellement, sont empruntés à la vie sociale. ». Empruntés à la vie sociale, tels mes congés « bien mérités » – tel mon temps « libre » !...
Ce temps ainsi défini est donc situé dans un cadre social de perception et d’action. Et la question qui nous réunit devient alors : « Pourquoi n’avons-nous plus le temps, nous, individus de la société des hommes ? » Cette reformulation en apparence anodine a eu son importance, car il s’est agit ensuite de voir combien ce temps-là, organisé en « repères temporels » situés dans un cadre social de perception et d’action, forgeait pour une large part les systèmes de représentation et de valeurs des individus. Car le temps en lui-même n’importe pas : c’est la valeur qu’on lui accorde qui bâtit un rapport au temps. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à songer au temps évoqué plus haut, où seules les mesures de durées objectives écoulées seraient en jeu : on se rend vite compte que l’on dort moins – différentes études montrent qu’on dort en moyenne 1h30 de moins qu’il y a 50 ans –, qu’on vit en moyenne plus longtemps, qu’on travaille moins qu’il y a 50 ans, qu’on voyage plus vite d’un point à un autre, etc. : bref !… vu sous cet angle de l’unité chronométrique, nous n’avons pas moins de temps à disposition, mais davantage.
A la question : « nous avons tous 24 heures à disposition ; le tout étant de savoir ce que nous en faisons ! », on peut ainsi répondre : nous n’avons pas tous 24 heures à disposition, en temps… « social » ! Et ceci pour la même raison qu’une heure passée devant un ordinateur "vaut" une durée bien moindre dans nos contrées que quelques trop longues minutes à se regarder pousser les ongles ! Pour peu qu’elle soit affairée à jouer ou à « surfer », la personne derrière son clavier se sentira cruellement lésée par cette ridicule heure dont elle dispose, tandis que celle qui sera absorbée par ces ongles ne parviendra pas à… « tuer » un temps « interminable », largement excédentaire, pourtant mesurable en poignée de minutes sur un cadran !
Ce temps objectif, techniquement mesurable, passe pour partie à côté de la problématique bien plus sensible de notre rapport au temps, qui doit donc être posée lorsqu’on dresse ce constat que nous n’avons plus le temps. Car comment ne pas comprendre encore, pour prendre cet autre exemple, que la valeur du temps ne soit pas la même pour un enfant de 3 ans que pour un adulte de 30 ans, lorsqu’une année de cet enfant représente un tiers de son existence totale et qu’elle ne représente qu’un trentième de l’existence de l’individu de 30 ans… ? Les rapports au temps et la façon dont ils se combinent forment donc un tissu complexe de façons de vivre le temps… La suite de la présentation consista alors à constater que toute évolution de ces repères temporels empruntés à la vie sociale implique des évolutions en terme de valeurs et de représentations.
Pour avoir un aperçu de ces évolutions, il n’était en effet qu’à se rapporter brièvement au temps « jadis », sans jugement de valeur explicite ou implicite sur le temps passé : le jugement était sans objet dans le cadre de cette présentation !… Au XVIIIème siècle en Europe, avant la Révolution industrielle, la société, largement agraire, impliquait que l’on se coule dans les rythmes du temps lors des travaux des champs. Le temps était également rythmé dans les villages par des rites réguliers ; par les cloches de l’Eglise ; ici encore par celles du Couvent. Plus tard, le temps de l’asservissement du prolétaire sera celui des pointeuses qui rythment des obligations sociales engageant des temps contraints extrêmement longs… Ce qu’il faut retenir ici, c’est bien ce fait que des cadres de perception et d’action souvent extrêmement rigides et largement partagés par le corps social étaient alors autant de repères englobants, qui s’imposaient aux champs comme dans le négoce ou dans l’industrie. Les individus étaient « bordés » de toute part : le temps ne… les dé-bordait pas, au sens littéral. Le temps social était très régulé et on était alors soumis au temps. On pouvait manquer de temps objectif – celui qui se mesure – mais le loisir – le mot « loisir » est important – de se demander si on avait – au sens de « posséder » – suffisamment de temps social n’était pas donné à la très grande majorité des individus.
A notre époque, l’évolution de ces repères temporels est marquée par leur dérégulation. A compter de la fin des années 70 en effet, de nombreux repères temporels collectifs s’émiettent de plus en plus ; le temps social devient de moins en moins prévisible…
Le principe de soumission au temps cède alors la place à une volonté de domination du temps : les rythmes anciens deviennent alors cet obstacle à la volonté d’intensifier la circulation de « flux » - marchands ; financiers ; migratoires. Dans cette entreprise, le temps devient une ressource dont l’appropriation ; la domination ; la maîtrise, conduisent à vouloir sans cesse le « dépasser » ; à vouloir le faire « plier » ; à « le violenter ». C’est ainsi que le temps qui « bordait » au temps jadis nous « déborde » : la volonté de domination et la sensation de maîtrise conduisent à ce débordement permanent qui tend à s’intensifier à mesure que l’on cherche à « violenter » toujours davantage la ressource temps.
On constate donc une évolution historique majeure, dont les soubassements économiques ne doivent pas être sous-estimés. En effet, dans notre économie capitaliste moderne, le temps de la compétition et de la conquête caractérise de façon particulière une ère de la violence faite au temps, car le temps, c’est, en temps réel, de l’argent ! Et cette dictature du temps réel ne permet plus de laisser du temps au temps : l’urgence en tant que « système dans le système » fait alors son apparition et ne peut qu’être permanente, car indispensable à la survie du système économique qui l’a créée et qui le fonde.
Conservant à l’esprit ces soubassements tels qu’évoqués, il s’agissait ensuite de constater que la suite du propos s’inscrivait dans une cohérence d’ensemble. Cette cohérence d’ensemble fut donc déclinée par bref détours vers les nouvelles technologies de la communication.
Aux côtés de l’urgence faite système, les nouvelles technologies de communication tels le mail, le téléphone mobile et internet procurent le sentiment de pouvoir répondre à cette urgence en tant qu’impératif en gérant tout « en temps réel » : le temps, vécu comme ressource à maîtriser, semble alors sous contrôle. Cette illusion de maîtrise, qui passe par un affranchissement relatif des contingences de temps et d’espace, nourrit ainsi la sensation de pouvoir être partout à la fois et de régler quantité de problèmes.
Mais si l’on y regarde de plus près, on se donne ainsi le temps de… l’urgence, le temps de vivre plus et plus vite grâce à un « gain » de temps – un gain « sur » le temps – qui permet a priori d’être toujours « là » - soit d’être potentiellement un « joignable » permanent ; « d’en être » - soit d’être reconnu « en temps réel » – par la « communauté », lorsqu’on reçoit par exemple tant et tant de courriels dans « sa » boîte personnelle. C’est ainsi que l’on peut devenir de véritables virtuoses de gestions croisées – là de bouts de correspondances ; ici de bouts de conversations, de rendez-vous ; d’engagements, que l’on programme et que l’on déprogramme dans un seul et même mouvement. Tout cela s’illustre dans la griserie qu’éprouvent parfois tel et tel qui croisent leurs agendas respectifs pour combler conjointement un « trou » au sein du « panier » bien garni du ménager ou de la ménagère, en quelque sorte… Le souci de considération de l’autre – qui ne recouvre pas nécessairement l’attention pour autrui – se résumera par suite dans l’art subtil consistant à respecter certains engagements au prix de la déprogrammation de certains autres…
Un récent Café sur la souffrance au travail avait permis d’aborder cette souffrance que provoque une telle accélération, qui sert l’urgence et se heurte à proportion de celle-ci violemment aux contraintes du temps chronométrique (la durée mesurable d’une journée de travail, par exemple). Ce temps chronométrique, lorsqu’il se rappelle à l’ordre, réapparaît, rigide et étriqué, dans la mesure où ce « tant et plus » de la surenchère permanente ; de la productivité de l’entreprise qu’il faut fluidifier et que l’on incorpore dans une productivité de soi dans et hors l’entreprise, « ne rentre pas » dans ce temps-là ! Le contenu déborde le contenant… On peut alors ne plus avoir le temps jusqu’à la frustration ; jusqu’à la déprime ; jusqu’à la dépression.
L’idéal type de ce qui est décrit ici reste l’individu contemporain dans sa dimension d’homo oeconomicus,soucieux de ses « investissements » dans sa vie professionnelle comme dans sa vie privée. Cet individu se vit pour l’essentiel sur le mode entreprenarial, en cela qu’il est sa propre entreprise qui « entreprend le monde ».
Fut évoqué ensuite comment cette perte du temps, inscrite dans une volonté de domination au sein du règne institué de l’urgence productiviste, de l’instantanéité, représente bien plus que la seule raréfaction qui en résulte et constitue pour l’humanité une perte qualitative inquiétante. Un court raisonnement à partir de ce qui fonde la société de consommation et ce que Guy Debord a appelé « la société du spectacle » a permis de s’en faire une petite idée.
Ainsi, l’ accélération dont il a été question se manifeste largement dans ce qu’on appelle abusivement les « cycles de vie » des produits et des services. Considérons par exemple l’univers des objets et l’obsolescence programmée du design d’une voiture ; d’un téléphone portable – ou de tant d’autres objets : si l’on conserve cette analogie biaisée à la vie, c’est ainsi le « vieillissement » accéléré de l’objet que l’on programme. Ce qui fait, avec le jeu conjoint de la sollicitation permanente, qu’un adolescent pourra considérer que son téléphone portable a suffisamment « vécu » au bout de quelques mois d’usage et qu’il pensera qu’il devient urgent d’en changer, parce que la valeur symbolique de l’objet aura perdu toute substance ; aura largement… « fait son temps », comme il est coutume de dire !…
Ceci nous renvoie plus largement à ce que le sociologue Jean Baudrillard appelait dans les années 70 « le recyclage permanent », au sein duquel se trouve sans cesse projeté un citoyen devenu progressivement citoyen-consommateur. La « nécessité » de ce recyclage permanent est construite à travers la télévision, la presse, la publicité, l’internet. Nous sommes invités à consommer quantité de signes éphémères et sans épaisseur, et cela en raison notamment de leurs diffusions sur des amplitudes de temps extrêmement faibles qui les rendent tous équivalents : le fait divers a le même « poids » que la bouteille de soda ou que le scandale financier. L’individu, sous le poids de cette injonction continue et quantitativement dense finit ainsi par voir son rapport au temps bousculé, au point, souvent, de ne plus se sentir le temps d’intégrer et de transformer quoi que ce soit. L’invasion marchande et son cortège de stimuli multiformes visant des réflexes compulsifs finissent par saturer les corps et les cerveaux.
On improvise – on s’improvise alors à l’intérieur de cette invasion qui rogne insidieusement les marges d’une improvisation qui elle serait moins formelle, plus libérée. Si bien qu’il devient alors difficile de savoir la part de vérité personnelle qui s’exprime lorsqu’une personne déclare au cours d’un entretien d’une étude récente évoquée : « J'aime quand on improvise. Improviser c'est vrai, c'est vivant ! »
Ce phénomène a pour conséquence notable de tendre à nous porter vers un état d’indisponibilité permanente, et la puissance coercitive de cette mécanique tend à « naturaliser » cette avalanche de sollicitations et l’indisponibilité qui en découle : il est difficile d’y résister, ou mêmesimplement d’avoir envie d’y résister – sans oublier que l’indisponibilité est souvent ressentie comme valorisante : elle est formellement le signe de l’existence performante, parce que… remplie.
Ce qu’il faut dire encore, c’est que l’individu victime de cette invasion voit progressivement son économie psychique et surtout celle de ses désirs profondément transformées : ses désirs, agis par cette sollicitation permanente et changeante, deviennent à leur tour de plus en plus nombreux et inconséquents, éphémères.
L’individu indisponible est un individu occupé. Il est « occupé » au double sens du terme : soit « en dérangement » au sens du langage emprunté à la téléphonie ; soit « affairé », au sens où il est pris dans le jeu de la sollicitation permanente. Au sein de ce système que j’évoque depuis quelques minutes, il devient logiquement souvent difficile, parfois impossible, que telle ou tel conçoive une autre posture que l’« occupationnel » permanent. Pensons au temps de l’enfant dans l’institution : le temps non-occupé est un temps qui paraît inutile, « perdu », « mort », à l’adulte comme à l’enfant – l’enfant qui est lui-même sous le poids du mouvement et de la sollicitation permanente. On ne sait plus concevoir ce temps non-occupé comme un temps « retrouvé » ; comme un temps où l’on se retrouve : c’est le temps de l’ennui, dans la mesure où c’est un temps « improductif » et non consommé !
Il fut précisé à cet instant que ces « individus » dont il était question n’existaient pas en tant que tels – n’étaient que des individus théoriques, simplifiés, « modélisés »… mais qu’ils nous servaient cependant à approcher une évolution tendancielle et à cerner quelques-uns des enjeux de notre sujet.
Le temps (un comble !) finit par nous manquer un peu, car il était bien temps de penser à échanger entre-nous. Notez que nous pouvions encore évoquer, à ce stade, la figure de l’impatient, car l’impatience a pour corollaire d’une part l’indisponibilité, et d’autre part la surenchère de désirs à assouvir au sein de la tyrannie de l’urgence. L’impatient est fondamentalement un individu qui cherche à épuiser le temps…
A titre de parenthèse, également, nous pouvions penser à l’individu fatigué : la fatigue peut être à la fois la fatigue de celle ou de celui qui en a fait beaucoup, mais elle peut être également et plus fondamentalement la fatigue de l’individu indisponible, dont le temps est épuisé par « la production » de soi, par la sollicitation permanente, par le consommatoire qui épuise en dernière instance l’individu… ''nota : attention au faux-ami « c.... Celui que l’on peut parfois présenter comme un héros de la consommation est alors bien « fatigué » avant même d’avoir pu commencer à décider véritablement de quoi que ce soit qui relèverait de sa démarche originale.
La conclusion, tronquée de bonne grâce « pour la bonne cause », avait trait enfin à quelques pistes qui pouvaient nous laisser entrevoir un « temps retrouvé ». Alors qu’on envisage spontanément d’aller plus vite lorsqu’on n’a plus le temps ; de « gagner » du temps, il fut proposé en deux mots de nous poser une question qui était un renversement saisissant : « Peut-on et doit-on devenir ou redevenir lents ? »
La « lenteur », honnie, peut-elle en effet nous aider en quoi que ce soit dans notre réflexion ? Peut-elle nous conduire vers ce que l’on qualifierait, pour rester dans l’économicisme, un « sous-optimal » assumé, qui aurait à voir avec la constitution d’une nouvelle éthique, d’une nouvelle façon de se tenir dans le temps ?
Le « plus » ulysseleblog : ci-après la conclusion développée telle qu’elle était prévue :
Petit détours vers le lento nietschéen… L’idée de lenteur chez Nietszche est intéressante en cela qu’il la conçoit, dès son époque, comme une disposition qui se situe à l’encontre des exigences de l’« âge du travail », soit un âge – citons-le – fait « de hâte, de précipitation indécente et suante qui veut tout de suite « en avoir fini » avec tout ». A l’inverse, le lento exige de procéder « lentement, profondément, en regardant prudemment derrière et devant soi, avec des arrière-pensées, avec des portes ouvertes, avec des doigts et des yeux subtils ».
Sur le mode allégorique, c’est ici la capacité du Sujet à mettre à distance ce cadre social de perception et d’action qu’est le temps pour servir cette expérience de la pensée retrouvée ; de la pensée « profonde » qui accède alors à sa liberté fondamentale consistant à imaginer ; à construire, avec ou sans détours, forte du regard « derrière et devant soi ». Un écart est alors institué, mais celui-ci ne peut être obtenu que de haute lutte contre « la hâte », devenue à notre époque l’urgence systémique qui exerce sa pression sociale continue.
Ce temps « sans histoire » autorise ainsi ces ruptures où l’on devient silencieux hors le bruit permanent ; où l’on devient immobile hors le mouvement permanent ; précautionneux hors la précipitation permanente. On ne cherche pas davantage à « épuiser » le temps qu’à le « rattraper » ou à le « déborder » : on se met à l’écart et l’on persévère. En ce sens, épuiser le temps dans une volonté toujours renouvelée de conquête ; fuir tout état de lenteur peuvent bien a contrario représenter les symptômes d’une ruine annoncée…
Le lento permet de s’extraire de l’impensé contemporain qui veut que l’économie fonctionne ; qu’elle croisse, sans que l’on se demande vraiment si la dynamique enclenchée participe à une histoire qui a du sens pour l’aventure humaine. Il permet de se situer dans la continuité du passé, de sentir le présent et de penser le possible d’un avenir.
Le première interrogation serait donc celle qui consiste à savoir ainsi ce que nous pouvons sur nous-même, la seconde serait la question plus fondamentale de savoir de quelle communauté humaine nous voulons. Car lorsqu’on n’a plus le temps, on n’a plus le temps de l’analyse du mouvement dont on participe, et le « nous » – ou le projet d’un « nous » – deviennent alors largement inaccessibles ; problématiques, car ces conglomérats de « je » – individus « coupés », citoyens-consommateurs, chacun étant affairé à la « production de soi » –, ne forment que des isolats ou des groupes d’intérêts plus ou moins stables, mais pas une communauté d’action qui bâtit du sens partagé, du lien et des solidarités.
La possibilité d’un temps retrouvé, ce peut donc être la possibilité de construire un rapport à un temps qui soit un temps « hors marché » ; un temps qui ne soit plus alors une « ressource » ou une valeur d’échange ; un bien distinctif d’un groupe ou d’une classe – tel par exemple le surplus de temps au travail et le manque de loisir organisés qui peuvent de façon paradoxale redevenir le privilège du responsable ou du manager, mais un temps improductif, parce que non aligné sur cet impératif productif totalisant.
Ce temps devient plus libre au sens propre du terme, à l’inverse de ce temps formellement libéré du loisir, où l’on pressent que sa gratuité apparente est en dernière analyse une reproduction de toutes les contraintes du temps productif, lequel intègre en son sein les temps contraints de la récupération et de la consommation, tous deux nécessaires, précisément, à la production…
Mais la reconstruction de ce temps « hors marché » engage des formes de résistance individuelles et collectives pour lesquelles nombre d’entre-nous manquent singulièrement de latitude. On ne peut rien « décréter » en l’occurrence, mais on peut en revanche s’attacher à regagner toute marge d’action hors nos courses respectives contre la montre. L’individu, le groupe social qui ne peuvent plus guère compter sur des temporalités sociales relativement stables doivent inventer, en quelque sorte en « auto-gestionnaires », les modalités de demain de temps retrouvés.
Nulle recette, donc, car les moyens de résistance sont très liés au degré de contraintes, voire d'asservissment de chacun dzans nos quotidiennetés croisées : on ne résiste pas de la même façon lorsqu'on vit seul(e) ou en famille ; lorsqu'on est sans emploi ou que l'on traveille en horaires décalés (horaires de nuits...) ; lorsqu'on vit à New-York ou à Dublin, etc.
Pour autant, il semble que tout élément de réponses à la question qui nous réunissait ce soir du 13 décembre était une façon de réinterroger les valeurs accordées au temps, en vue de donner corps, chacun à notre mesure, à une refondation progressive d’un temps qui soit une alternative au temps en voie de disparition, tel qu’il est appréhendé sous le poids de la pression sociale.
GC