Ce soir, une soixantaine de personnes sont venues assister au Café. Les intervenants sont Jean-Marc, un malade alcoolique abstinent depuis deux ans, et Gérald de Mortière, médecin du travail impliqué dans la prévention de l'alcool.

La soirée s'est tout entière placée sous le signe de la vie : joie de vivre sans dépendance, message et espoir de vie. Loin des leçons de morale ou des jugements à l'emporte-pièce, nous avons échangé sereinement jusqu'à 23 heures.

Alain, qui modère ce débat, pose la question d'une définition de l'alcoolisme. Nos deux intervenants envisagent cette question sous un autre angle, celui de l'explication du plaisir, du goût et de l'effet. Il est bon de savoir en préambule que la France a perdu son triste titre de Champion d'Europe de consommation d'alcool. C'est maintenant l'Irlande, suivie de l'Allemagne, de l'Espagne et quelques autres pays qui devancent la France.

Pour répondre quand même à la question d'Alain, Jean-Marc précise qu'on est malade quand l'alcool maîtrise notre emploi du temps. Pour le reste, il est difficile de mesurer le degré de dépendance, il dépend de chacun.

Le docteur de Mortière veut préciser quelques points de base. L'alcool est une molécule obtenue par fermentation (bière, cidre, ...) ou par distillation (whisky, gin, ...). Cette molécule est la même, quelles que soient les boissons ; il y a autant d'alcool dans un demi de bière que dans un baby whisky consommés dans un bar. A la maison, c'est différent, les doses servies sont nettement plus grandes, mais dans les cafés, chaque verre contient 10 grammes d'alcool pur : ballon de rouge, pastis, bière pression, ... L'effet sera donc strictement le même, quoi qu'on boive.

Jusqu'à 3 verres, l'effet est euphorisant, l'alcool désinhibe. A partir de 0,50 grammes, soit 3 verres pour un homme et 2 verres pour une femme, l'effet devient sédatif, on a des difficultés à parler, à marcher. A partir de 3 à 5 grammes, on risque le coma.

Le buveur est souvent quelqu'un qui "tient" bien l'alcool, et cette tolérance le met en valeur. Il s'habitue à un état qui le piège dont il ne peut pas sortir seul. L'attitude des médecins est donc très importante. On assiste parfois au non-dit du soignant, qu'il soit médecin infirmier ou travailleur social. Devant la souffrance du patient, c'est alors la formation du médecin qui se pose. Sur huit ans d'études, c'est à peine quelques heures qui sont consacrées à l'alcool. Par ailleurs, le soignant ne s'est pas forcément interrogé sur sa propre attitude face à l'alcool. Il arrive donc que le message du soignant encourage le buveur à continuer de boire.

L'alcool est partout, dans les soirées, les cocktails, à la maison. Il convient de s'assurer quand on reçoit, que quelques boissons ne soient pas alcoolisées. De même, si votre invité refuse l'apéritif alcoolisé que vous lui proposez, n'insistez pas, il a ses raisons.

Le docteur de Mortière poursuit avec la répartition de la population française :

15 % des adultes sont abstinents.
65 % sont des consommateurs à faible risque, ils boivent moins de 21 verres par semaine pour un homme, 14 pour une femme.
10 % sont des consommateurs à risque, ils boivent plus de 3 verres par jour pour un homme, 2 pour une femme.
6 à 7 % sont des consommateurs à problème de santé. L'OMS définit la santé comme un bien-être physique, psychique et social.
2 à 3 % sont alcoolo-dépendants. L'alcoolo-dépendant a perdu sa liberté de s'abstenir, il est dépendant physiquement et/ou psychiquement.

Jean-marc précise que s'arrêter de boire, quand on est alcool-dépendant, ce n'est pas pour quelques mois mais pour toute la vie. Il faut alors apprendre à vivre sans alcool, et à vivre bien, faire des fêtes sans alcool. Il faut aussi imposer son choix. On est sujet tous les jours à des tentations, il faut savoir qu'on vit très bien sans alcool.

Le docteur de Mortière poursuit sur les effets délétères de l'alcool : la moitié de ces effets s'observe chez les alcoolo-dépendants, l'autre moitié chez les consommateurs à risques. De plus, 50 % de la mortalité liée à l'alcool concerne des non dépendants, 45 000 morts par an.

L'alcool est la seconde cause de mortalité évitable, après le tabac qui fait 60 000 morts par an.

Les effets délétères sont des troubles de compréhension, de mémoire, des troubles cardio-vasculaires, des problèmes de coeur, des cyrrhoses du foie, des cancers du foie, des polynévrites, des cancers de la bouche ou du larynx, une instabilité du sommeil, une irratibilité irraisonnée.

L'alcool déprime et rend anxieux, pas l'inverse...

Pour en sortir, il faut communiquer, en parler avec un médecin, une association.

Il est 21 heures 30, nous faisons une pause. Dans un quart d'heure commencent les échanges avec la salle.

Pour débuter la seconde partie de la soirée, Martine lit un texte de Dou, une blogueuse belge qui témoigne de l'enfer que peut représenter l'alcool. C'est avec émotion que le public écoute ces quelques mots poignants. Jean-Marc précise que lorsqu'on sort de cet enfer, la vie repend des couleurs, il rappelle que la vie sans alcool est très gaie.

Une spectatrice pose la question du capitaine de soirée, celui qui ne boit pas pour ramener les autres en voiture. Le docteur de Mortière rappelle que cette campagne de pub a été initiée par les groupes alcooliés, qui cherchent à vendre plus. Le principe peut donc sembler bon, mais les effets sont dévastateurs. Une fac à Cergy est la première consommatrice de bière du Val d'Oise par exemple.

On pose la question du sevrage. Celui-ci dure 48 heures environ, pour ce qui concerne le physique. Mais ensuite, il faut travailler sur le psychique. Une psychothérapie est généralement conseillée.

Face au déni, que faire ? C'est effectivement difficile de vivre avec quelqu'un qui refuse d'admettre un problème d'alcool. Le déni, c'est l'incapacité de dire qu'on est mal, c'est typique de l'alcoolo-dépendance. De nombreux médecins, face à ce déni, accusent un mesonge et se braquent et renforcent ainsi la consommation en voulant forcer le déni. Il faut donc le contourner, comprendre et parler de la douleur de l'autre sans parler d'alcool. Mais on ne peut pas être à la fois aimant et soignant. Soutenir, aider son conjoint, son enfant, mais pas le soigner. Les associations, les alccologues sont là pour aider les familles et les malades.

La soirée s'achève ainsi, Jean-Marc et le docteur de Mortière sont chaleureusement applaudis.

Vie Libre